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Bibliothèque Kandinsky

[EN VITRINE] Couper, coller, imprimer : le photomontage politique au XXe siècle



Thomas Bertail
08 janvier 2026

Présentée à La Contemporaine jusqu'en mars 2026, l’exposition « Couper, coller, imprimer. Le photomontage politique au XXe siècle » propose une lecture historique et matérielle du photomontage comme forme majeure de la communication politique du siècle dernier. En mettant l’accent sur les gestes – découper, assembler, reproduire – et sur les supports de diffusion, le parcours rappelle que le photomontage ne se réduit pas à une image composite : il relève d’un régime de production indissociable de l’imprimé, fondé sur la diffusion, la reproductibilité et la performativité visuelle. L’exposition s’appuie notamment sur le prêt de plusieurs documents conservés par la Bibliothèque Kandinsky, issus de ses collections de revues et d’imprimés d’avant-garde. La présence de pièces rares et emblématiques met en lumière la richesse et la cohérence de ces fonds, essentiels à l’histoire du photomontage politique et à la documentation des cultures visuelles du XXᵉ siècle.


Placée sous la responsabilité de Max Bonhomme et Aline Théret, l’exposition s’appuie sur près de deux cent cinquante pièces et articule étroitement histoire politique et histoire des formes graphiques. Affiches, cartes postales, livres, tracts, brochures et revues illustrées composent un panorama international qui couvre l’ensemble du XXᵉ siècle, de la Première Guerre mondiale à la chute de l’URSS. Le parti pris est résolument matérialiste : il s’agit de comprendre comment les images sont produites, mises en page, imprimées et diffusées, et comment ces paramètres techniques conditionnent leur lisibilité et leur portée. 

L’entre-deux-guerres constitue un moment structurant de cette histoire. Dans l’Allemagne de Weimar, les artistes du Club Dada – au premier rang desquels John Heartfield – redéfinissent le photomontage comme une pratique graphique fondée sur la réappropriation d’images de presse. À cette dimension artisanale s’articule un procédé industriel décisif : l’impression en série. En URSS, les constructivistes forgent parallèlement une grammaire visuelle nouvelle, où montage photographique, typographie et aplats de couleur s’inscrivent dans une conception productiviste de l’art. Le photomontage devient alors un outil central de la presse illustrée et de l’affiche, pensé pour orienter la lecture des photographies et structurer un discours politique, comme en témoignent les mises en page des revues Vue, Regards ou encore L’URSS en construction

L’exposition suit ensuite les reconfigurations du photomontage après la Seconde Guerre mondiale, dans le contexte de la guerre froide, de la décolonisation et des réseaux visuels anti-impérialistes. Le procédé accompagne les luttes de libération nationale, notamment à travers les affiches produites par l’OSPAAAL (Organisation de Solidarité des peuples d'Asie, d'Afrique et d'Amérique Latine), qui font du photomontage un outil central de la communication politique internationale. À la fin des années 1960, cette dynamique se renforce au sein des cultures radicales : aux États-Unis, elle s’incarne dans le travail d’Emory Douglas pour le Black Panther Party, tandis que la presse militante des Young Lords, en particulier Palante, mobilise le photomontage pour construire une subjectivité révolutionnaire diasporique, ancrée dans les luttes urbaines et anti-impérialistes du tournant des années 1970. 

Dans le même moment, le photomontage s’inscrit plus largement dans l’essor de la presse alternative et underground, où collage et montage deviennent des méthodes éditoriales à part entière. La diffusion du cut-up, théorisée par William S. Burroughs, joue ici un rôle décisif : en fragmentant textes et images, le montage devient un outil de déconditionnement critique face aux médias de masse. Ces pratiques trouvent un terrain privilégié dans la presse alternative des années 1960–1970, favorisée par la démocratisation de l’impression offset et par l’éthique du Do It Yourself

À partir des années 1970, ces réappropriations connaissent d’importants prolongements européens au sein de réseaux contre-culturels. De Londres à l’Italie, des revues comme Ink ou Re Nudo réinvestissent collage et photomontage dans le sillage de l’après-1968. Au Royaume-Uni, à la fin des années 1970, le photomontage devient un langage central des campagnes antifascistes et de la scène punk. Le graphiste et historien de l’image David King joue un rôle central dans ce renouveau, en mobilisant le photomontage pour les campagnes de l’Anti-Nazi League, dans une filiation explicite avec les stratégies visuelles de John Heartfield. 

En France enfin, ce déplacement vers des usages militants et des formes graphiques volontairement dissonantes trouve un prolongement singulier. Dans le sillage de Mai 68, le photomontage s’inscrit durablement dans le champ du graphisme engagé. Fondé en 1970, le collectif Grapus incarne de manière exemplaire cette inflexion, en faisant du graphisme un lieu de tension critique plutôt qu’un simple outil de communication. 

Le prêt de documents conservés par la Bibliothèque Kandinsky met en lumière la richesse et la cohérence de ses collections de revues et d’imprimés d’avant-garde, essentielles à l’histoire du photomontage politique. Il comprend notamment le Catalogue du pavillon soviétique à l’Exposition internationale de la presse de Cologne (1928), conçu par El Lissitzky (RLPF 12189), ainsi que des extraits de titres majeurs de la presse illustrée et graphique : Rost : organ vserossijskoj i moskovskoj associacij proletarskih pisatelej (1931), URSS en construction (1931), Opus international (1968), Parapluie (1970), Ink : the other newspaper (1972) et Kamikaze (1991). Ces prêts soulignent la diversité chronologique et géographique des fonds de la Bibliothèque Kandinsky et confirment son rôle central dans la conservation, l’étude et la transmission des cultures visuelles politiques du XXᵉ siècle.

En considérant le photomontage à partir de sa matérialité et de son inscription dans la culture de l’imprimé, « Couper, coller, imprimer » invite ainsi à revisiter l’histoire visuelle du XXᵉ siècle sous un angle à la fois technique, esthétique et politique, rappelant que bien avant l’ère numérique, les images photographiques étaient déjà pensées comme des dispositifs actifs dans l’espace public. 

 

Couper, Coller, Imprimer : le photomontage politique au XXe siècle 
La Contemporaine 

184, cours Nicole Dreyfus, 92000 Nanterre 
19 novembre 2025-14 mars 2026 

Couper, coller, imprimer. Le photomontage politique au XXe siècle, sous la direction de Max Bonhomme et Aline Théret
Anamosa/La Contemporaine, 272 pages, 35 euros
N° ISBN : 978-2-38191-141-0

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